Chroniques

par katy oberlé

Tancredi | Tancrède
opéra de Gioachino Rossini

Oper, Francfort
- 16 octobre 2026
Le metteur en scène Manuel Schmitt signe un piètre TANCREDI à Francfort...
© monica rittershaus

Quand on quitte Strasbourg pour une tournée italienne, le plus court chemin ne passe pas nécessairement par Francfort… c’est du moins ce que prétend mon GPS, esprit chagrin qui ignore tout des plaisirs du vagabondage lyrique ! Une petite halte au bord du Main, donc, avant de filer vers des contrées où le soleil, le mangiare bene et le bel canto entretiennent des relations autrement chaleureuses. À l’Opéra de Francfort, on donne Tancredi, ouvrage avec lequel Rossini, à peine âgé de vingt ans, fit sa conquête de l’Europe en 1813. Stendhal l’adorait, en s’inventant toutes sortes de raisons pour cela ; votre servante aussi, en ne cherchant rien, car l’amour, c’est comme ça vient, il n’y a pas de raison.

Il arrive qu’entre deux admirateurs du cygne de Pesaro se glisse un metteur en scène, hélas ! Manuel Schmitt a décidé que Syracuse est un village allemand peuplé de brutes épaisses, tous chasseurs en tenue paramilitaire et amateurs de boxe. Dès l’Ouverture, deux gaillards se distribuent des horions sur un ring, histoire de nous avertir que la soirée sera musclée. Suivent une baraque associative d’une laideur consciencieuse – Bernhard Siegl signe les décors. Des bottes en caoutchouc, des ballots de paille, des miradors et même quelques épouvantails sont censés représenter les Sarrasins. On a connu des campagnes plus accueillantes… Quant aux costumes de Raphaela Rose, ils oscillent entre vestiaire agricole et surplus militaire.

L’intention consiste à dénoncer la peur de l’étranger, les dérives autoritaires et la radicalisation d’une communauté masculine. Bravo pour ces bons sentiments, c’est sympa’, mais fallait-il pour autant transformer les habitants des campagnes en une collection de rustres fascisants ? L’équation paraît un tantinet expéditive. Plus gênant encore, cette démonstration sociopolitique finit par écraser les personnages sous ses gros sabots. Le drame intime d’Amenaide, promise par son père à Orbazzano alors qu’elle aime Tancredi, se dissout dans une agitation collective dont la subtilité n’est pas la première vertu. À force d’expliquer ce qu’il faut en penser, Schmitt oublie parfois de laisser ressentir. Et ce n’est pas en multipliant les miradors qu’on gagne de la hauteur de vue.

Heureusement, dans la fosse, Giuliano Carella sait où il va [lire nos chroniques de Proserpine, Zanetto, Orphée et Eurydice, Turandot, I puritani et Tancredi]. À la tête d’un Frankfurter Opern- und Museumsorchester remarquablement souple, il restitue à Rossini sa vivacité rythmique, son élégance et cette légèreté qui n’exclut jamais la douleur. Les cordes pétillent, les vents chantent, les crescendos se construisent sans lourdeur. Surtout, le chef accompagne les voix avec une attention qui rend aux situations leur vérité dramatique, bien davantage que les gesticulations du plateau.

Cláudia Ribas prête au héros son mezzo sombre, velouté, capable d’une belle autorité comme d’inflexions délicates. Son Di tanti palpiti possède le charme attendu, même si quelques graves volontairement appuyés alourdissent parfois la ligne. Mais quelle émotion dans la scène finale ! Car oui, Francfort a retenu la version tragique écrite pour Ferrare, où Tancredi meurt après avoir enfin reconnu l’innocence de sa bien-aimée. La cantatrice y trouve une fragilité bouleversante, loin de toute démonstration virtuose [lire notre chronique du Vin herbé]. La partie d’Amenaide est gratinée par une écriture redoutable, à laquelle Giuliana Gianfaldoni apporte un soprano lumineux, une agilité insolente et des aigus généreux [lire nos chroniques de Beatrice di Tenda et d’Il diluvio universale]. Voilà des vocalises qui ne sont pas de simples exercices de gymnastique !

Theo Lebow campe un Argirio déchiré entre tendresse paternelle et devoir politique, avec une vaillance parfois presque douloureuse [lire nos chroniques d’Enrico, Der ferne Klang, Francesca da Rimini et Maskerade]. Quant à Kihwan Sim, son Orbazzano possède une basse somptueusement sonore et une présence physique qui ne laisse pas indifférente la gent féminine [lire nos chroniques d’Œdipe, Radamisto et Macbet]. Dommage qu’on l’ait affublé en chef de milice, car certains hommes méritent franchement qu’on leur laisse davantage de possibilités de séduction. Ruby Dibble, enfin, dessine une Isaura chaleureuse, tandis que le chœur masculin impressionne par sa cohésion.

Au terme de la soirée, ce sont les musiciens qu’on applaudit avec reconnaissance, tout en laissant à la production ses épouvantails et son catéchisme politique. Rossini n’a pas besoin de cette quincaillerie pour parler de violence, d’intolérance et d’amour sacrifié. Et maintenant, direction l’Italie ! Espérons qu’on y trouvera moins de barbelés.

KO